Lettre de Marcelino du 2 mars 1940

Soixante-deuxième lettre de Marcelino, écrite de Gorze dans le département de la Moselle, où il travaille à la 11ème CTE.

Gorze, 2 mars 1940

Votre lettre du 29 février a été pour moi une consolation. Votre situation s’est améliorée et, de vos très nombreuses lettres celle-ci est la première, l’unique où je te trouve plus conforme à la raison. Tu ne peux pas t’imaginer qu’elle a été ma joie en lisant que vous êtes tous mieux, car vous êtes au cœur de tous mes soucis. En étant sûr, moi je peux, supporter la souffrance beaucoup mieux que vous. En me disant que vous avez du courage, vous m’aidez à vivre notre mauvais passage, jusqu’à ce que nous puissions nous unir. Peu à peu tout arrivera.
L’essentiel est de ne pas perdre l’espoir que demain nous serons tous les deux entourés de nos enfants. Ils sont nos soucis, mais ils sont aussi l’espérance de notre vie, notre fierté, ce que nous avons de meilleur. Chaque fois que je reçois leurs lettres où je vois leur écriture, leurs opérations de calcul et leurs dessins, plus les bonnes notes pour leur conduite, aussi bien dans le travail que dans les études, mon cœur déborde de joie. Dans les pénibles circonstances où nous nous trouvons, que pouvons-nous espérer de plus que cela, si ce n’est plus de résignation ? La vie que nous vivons nous force à nous adapter avec réalisme à la situation présente, tout en sachant que même les français doivent abandonner leur maison* et se séparer de leur famille. Tout comme nous, eux aussi vont souffrir des barbaries de la guerre, mais, cependant, avec l’avantage qu’ils ne sortiront pas de France, puisque les pays qui les entourent sont des dictatures fascistes.
Je sais que je n’ai nul besoin de te le répéter, mais donne mes meilleurs souvenirs à ces si bonnes et si nobles dames qui vous aident tant. Voyons quand nous pourrons payer en retour tant de bienfaits. Pour le moment dis leur que jamais l’un d’entre nous les oubliera. A tout jamais, dans notre mémoire elles seront le sourire, la main qui se tend et le cœur qui réconforte ceux qui sont dans le malheur. Vous voyez comme dans les pires moments, il y a toujours une lueur d’espoir ?
Tu me dis qu’on vous a convoqués à la Mairie. A ce propos ici il y a un compagnon qui a reçu une lettre de sa femme lui disant qu’on lui donne 10 francs pour elle et 5 francs pour chaque enfant. Tu me diras si c’est la même chose pour vous.
Tu crois savoir que bientôt nous serons en famille, alors que nous ne savons rien du tout. Le bruit court que ceux qui ont quarante cinq ans et plus seront envoyés pour travailler la terre. Quelqu’un qui était employé comme manœuvre dans le camion de Juan a eu ce coup de chance. Nous ne savons pas si un tel décret s’appliquera à nous car si la personne dont je te parle est retournée chez elle, c’est parce qu’elle est ne nationalité française.
Je suis satisfait que Juana se trouve à tes côtés, vu qu’elle est trop jeune pour travailler hors de la maison.
Cher fils Anastasio. Je ne cache pas de joie en sachant que tu as tant de cahiers et tant de livres. Saches qu’ils sont tes meilleurs amis. Même si tu ne comprends pas ce qu’ils disent, écoutes très attentivement ton maître et tu finiras, à la longue par deviner ce qu’ils disent, et puis, à bien les comprendre.
Le conseil que je veux te donner est que tu n’aies pas envie de la chose appartenant à un autre enfant, car le voleur est comme la balance romaine, elle commence par des grammes et finit par des arrobes**. Pour voler, le voleur est capable de tuer. Etant maintenant l’ainé de la maison, il t’incombe de conseiller tes frères et sœurs.

Marcelino Sanz Mateo

*/ Début 1940, pendant la drôle de guerre, les villages proches de la frontière Allemande et en particulier ceux d’Alsace-Moselle sont vidés de leurs populations qui sont envoyées dans le sud du pays.

**/ Arrobes ; arroba en Castillan, arrova en Catalan, ancienne unité de mesure (une unité = 12 kg), toujours utilisé en Espagne, Portugal, Maroc et Amérique du sud. C’est aujourd’hui aussi devenu le signe @.

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