Lettre de Marcelino du 26 février 1940

Soixante et unième lettre de Marcelino, écrite de Gorze, dans le département de la Moselle, où il travaille à la 11ème CTE.

Gorze, 26 février 1940

J’ai reçu votre lettre datée du 22, et, comme d’habitude, je vous réponds rapidement. Benigna, je suis heureux de savoir que tu as surmonté le désagrément qu’on t’a donné. Ne nous trouvant pas en terre promise, mieux vaut nous taire bien que nous ayons raison. Pour toute plaie il existe un remède. Je suis conscient qu’en te voyant seule avec tes trois enfants, tu es malheureuse mais au moins, tu as les trois plus jeunes ceux qui ont le plus besoin de ton amour et de ta protection.
Ici dans ma baraque, il y a un compagnon désespéré. Il ignore pour quelle raison on a emporté sa femme pour travailler de force, et on a mis ses fils dans une colonie, en prévenant les parents que s’ils protestaient ils seraient renvoyés en Espagne. Il y en a un autre, lui aussi avec nous, son épouse est dans un hôpital des Asturies et ses fils il ne sait où. Que de familles ont été éparpillées par la guerre ! Je ne comprends pas pour quelle raison des hommes font payer à des innocents le comportement des politiques coupables. Très nombreux sont ceux qui sont emprisonnés ; et combien sont ceux dans le monde qui souffrent de l’exil ? Hélas, malheur à qui cela arrive.
Tu éveilles ma curiosité en ne me disant rien des lettres que j’ai jointes à la tienne, adressées à Madame « Engracia » et au patron de Sebastian pour les remercier, et tout particulièrement à Madame « Engracia » laquelle t’a rendu un grand service le jour tragique où tu avais impérativement besoin de vingt-cinq francs* alors que tu n’en avais qu’un. Cette histoire me rappelle celle non-tragique de notre unique pièce de dix pesetas que nous possédions et que nous donnâmes aux comédiens qui jouaient sur la place de notre village. Cette nuit là nous nous couchâmes plus pauvres que Job, mais morts de rire**.
N’oublie pas de me dire si tu as recu le récépissé de 45 francs. Sûrement qu’ils sont déjà bien dépensés dans ce que tu as besoin. Je suis désolé de ne pouvoir vous envoyer davantage. Le fait de savoir que vous souffrez et que je ne puis intervenir en quoi que ce soit est ma plus grande peine. Nous sommes forcés de supporter notre mal avec patience jusqu’à l’arrivée de jours meilleurs.
Tu me dis que sur la photo je parais avoir 61 ans. J’aimerais bien les avoir car il court la rumeur disant qu’on va envoyer les plus âgés à travailler dans un camp. Personne ne sait si cela arrivera, car ici se répandent tant de rumeurs qu’on ne sait plus, et même qu’on ne veut plus savoir ce qui se dit. Moi je crois ce que je vois et au proverbe affirmant : « qu’il est plus facile de dire que de faire ».
En parlant d’Espagne, je crois t’avoir déjà dit que mes parents m’ont envoyé leurs bons souvenirs dans une lettre qu’a reçue « El Fin ». Apparemment, la lettre est de sa femme, quoique ce n’est pas son écriture. J’ai cru comprendre que mon père était, ou est en prison, vu qu’ils me disent qu’il se remet de sa maladie. C’est tout ce que je peux te conter de notre pays.
Tu me demandes si j’ai bien reçu les dessins et les opérations de calcul de nos enfants. Eh bien, oui, je les ai reçus et ils m’ont donné beaucoup de joie. Je te répondis sans parler de cela parce que je les ai reçus dans la lettre où tu me racontais ton calvaire. Ce que tu m’as envoyé est parfait. Je suis très content d’apprendre que les quatre vont à l’école. En obtenant cela, tu leur as fait faire un pas de géant. Cette nouvelle est si fabuleuse que j’ai du mal à la croire… c’est bien vrai ? …Maintenant, toi, tâche si tu peux, de faire moins de lessives, vu que l’eau nuit à ta santé. Dis aux enfants qu’ils me racontent quelle impression ils ont eu en allant à l’école.

Marcelino Sanz Mateo

*/ Argent que Madame « Engracia » prêta à Benigna pour payer un mois de loyer d’avance.

**/ Jeunes mariés, Benigna et Marcelino donnèrent l’unique monnaie qu’ils avaient à des comédiens ambulants qui jouaient sur la place du village d’Alcorisa.

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