Lettre de Marcelino du 3 octobre 1939

Trente-neuvième lettre de Marcelino, écrite de la Condamine Chatelard, dans les Basses-Alpes, où il travaille à la 11ème CTE.

La Condamine Chatelard, 3 octobre 1939

Dans votre lettre du 24, j’apprends que votre état suit son cours régulier, et que Sebastian, Valero et Juana ont l’intention d’aller vendanger. J’ignore de quelle façon se présentent ces vendanges. J’ignore si elles auront lieu dans la commune où vous êtes ou dans une autre, plus ou moins lointaine.
Benigna, si nos enfants doivent aller vendanger hors de votre village, n’oublie pas que la nuit, ils ne pourront pas rentrer pour dormir avec toi. En sachant que Juana est déjà presque une femme, il m’est difficile d’admettre qu’elle ne reste pas près de toi. Si les vendanges ont lieu où vous êtes et que Juana peut revenir au Refugio toutes les nuits, ils peuvent y aller tous les trois. Cela permettra de mieux manger et d’empocher les sous qu’on leur donnera. En ayant des francs vous pourrez mieux supporter votre pénible situation jusqu’au jour de notre union, jour qui ne peut pas tarder longtemps. Il faut donner à la patience un peu plus de temps. Echaudés par la guerre en Espagne, nous savons qu’il nous faudra encore souffrir dans celle qui est en train de perturber la nation qui nous donne asile. Nous avons fui un conflit pour tomber dans un autre. Nous sommes nés sous une mauvaise étoile.
Vous ne pouvez pas savoir combien je souffre de savoir que vous êtes dans une telle gène, et cela d’autant plus que je ne peux rien résoudre pour l’instant. Je suis pour ainsi dire enchainé. Je garderai pour vous tout ce que je pourrai, bien que mon aide soit petite.
Tu me demandes combien je gagne. Nous gagnons deux réales* (50 centimes) par jour et, les fois où nous devons trimer plus que la normale, on nous donne une prime d’un, deux ou trois réales. Moi, comme je suis considéré comme maçon, je suis l’un de ceux qui touchent le plus, presque autant que les contremaîtres. En additionnant les heures, je touche en fin de mois 28,75 francs. Après avoir payé les timbres-poste, le papier à lettre et l’envoi de quelques colis, quelle somme je puis épargner ? Quand bien même nous supportons notre patience en prenant notre courage à deux mains, le fait de gagner pareille misère en travaillant comme un nègre, ça me rebelle. Ici, pour autant que tu trimes et économises, on ne peut pas donner raison à ceux qui disent que pour prospérer, on doit se lever de bon matin et épargner un tant soit peu.
Si ce mois-ci on me paye comme les précédents, je vous enverrai si je peux un autre colis contenant un pantalon, un gilet, une veste et les francs que je pourrai. Voyons si vous pouvez supporter le froid, en faisant de votre mieux. N’oublie pas de m’énumérer les vêtements et autres articles que tu recevras dans chaque colis.
Revenant à ce qui concerne l’Espagne, eh bien, « el Sésé » a écrit à Juan sans lui dire quoi que se soit sur notre famille, et cela alors qu’il nous promit de nous conter tout ce qui se passe dans le village. Alors imagines-toi ce qui se passe là-bas.
Cher fils Sebastian. J’espère que, à l’exemple de Maria, tu te comportes bien dans ton emploi. Ma plus grande joie serait que, aussi bien toi que Valero, vous puissiez travailler pour aider votre mère et vos frères. Et je serais vraiment comblé si vous pouviez travailler dans un atelier.
Si vous voulez vraiment vendanger, une fois les vendanges terminées, n’apprenez pas à travailler la terre. Insistez opiniâtrement pour retourner à votre métier parce que, comme on dit avec raison :
« L’agriculture enrichit le marchand et abrutit le paysan ».
Bon souvenir de « el Fin ».

Marcelino Sanz Mateo

*/ en 1939 ; un timbre-poste vaut 80 centimes

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