Lettres de Marcelino – Epilogue

La déroute, Belfort et l’Allemagne

La déroute de l’Armée Française devant la grande offensive allemande de la mi-juin 1940 dissémine les compagnies de travailleurs étrangers (CTE) se trouvant dans le département de la Moselle, qui est frontalier avec l’Allemagne.

La 11ème compagnie de Marcelino et Juan est dirigée vers Épinal dans le département des Vosges, où elle subit de lourds bombardements .

Alors que Juan, au volant de son camion, cherchait désespérément Marcelino, le capitaine de la 11ème compagnie, le menaçant de son pistolet, lui donne l’ordre de filer vers le sud pour se mettre en lieu sûr. Juan s’exécuta et, avec quelques membres de la compagnie « Français et Espagnols », il fit route jusqu’à Bédarieux dans le département de l’Hérault. C’est là que les rescapés de la 11ème compagnie demeurèrent jusqu’à sa dissolution le 14 juillet 1940.

Enfin Juan put s’unir avec Maria. Peu de temps après, ils eurent leur première fille Paquita.

** voir le détail de celle période dans « Lettres de Marcelino – Retour à Gorze, Novéant et Belfort ».

****

On ne sait pas ce que devint Marcelino. Au bout de quelques mois sans avoir de nouvelles, Benigna reçut enfin une lettre de son mari provenant de Belfort et estampillée avec le sceau de la Wehrmacht (armée régulière allemande). Cette lettre disait :

« Chère épouse et chers fils, n’ayez pas de la peine, je me trouve sain et sauf et bien soigné. Baisers. Marcelino ».

Ce que l’on sait : Marcelino est retenu au Frontstalag 140 de Belfort. Il va y rester jusqu’au 16 janvier 1941.

Lettre expédiée du Frontstalag 140 de Belfort

Marcelino fait partie de ces Espagnols qui sont employés à l’entretien des fortifications de Belfort.

Le Frontstalag 140

Le 16 janvier 1941, les Espagnols du Frontstalag 140 de Belfort sont chargés dans des wagons à bestiaux. Ils sont accompagnés du Docteur Foliguet et de quelques infirmiers français, qui eux, voyagent dans de wagons de 3ème classe.

Le médecin-chef allemand indique au Docteur Jean-Marie Foliguet que la destination de convoi est l’Autriche. Vers 11h00, le train démarre. Voyant les noms des gares de Colmar, Strasbourg, Karlsruhe, Frankfurt défiler, il voit bien que l’on ne se dirige pas vers l’Autriche, mais en direction de l’Allemagne.

Le voyage va durer jusqu’au 18 janvier 1941, où dans la nuit ils arrivent au Stalag XI B de Fallingbostel en Saxe.

Extraits du livre du Docteur Jean-Marie Foliguet « Mauthausen 1941 »
Docteur Jean-Marie Foliguet à Fallingbostel
Témoignage de Gabriel Vallet

Le train n’arrive pas le 15, mais le 18 janvier 1941.

Ils restent au stalag XI B de Fallingbostel du 18 janvier 1941 au 25 janvier 1941.

Tous les Espagnols reçoivent le triangle bleu encadré de rouge avec le R de Roth Spanien, (Espagnols rouges).

Ils repartent le 25 janvier 1941 en train et arrivent le 27 janvier 1941 au camp de Mauthausen.

Le camp de Mauthausen

Depuis ce camp, le contenu des lettres de Marcelino se résumera à deux ou trois courtes phrases :

« Je suis bien, je ne manque de rien. Baisers pour tous… je suis bien je ne manque……… »

S’écoulant bien des mois, et sans avoir de ses nouvelles, son épouse fit tout son possible pour savoir ce qui se passait.

Le 21 octobre 1941, une lettre de la Croix Rouge internationale lui annonça :

« Le prisonnier numéro 12910, Sanz Matéo Marcelino, est décédé le 19 juillet 1941. Ses cendres reposent dans le cimetière de Steyr (Oberdonau) ».

Ce document de la Croix Rouge remis à Benigna annonçe la mort de Marcelino le 19 juillet 1941, alors que sa fiche individuelle (ci-dessus n° 8) annonce la mort de Marcelino le 29 juillet 1941 à 14 heures.

 L’association des déportés de Mauthausen de Paris diffuse ces informations :

Association des déportés de Mauthausen

Là-bas mourut aussi son ami, Francisco Gracia « el Fin ». Quelques survivants du camp racontèrent à sa fille Rosario Gracia, que peu de jours après avoir vu les SS emporter son ami Marcelino vers la mort, et se rendant compte qu’on venait le chercher, son père se lança sur le grillage électrifié en criant :

« A-moi, vous ne ferez pas ce que vous avez fait à mon ami Marcelino ! ».

Durant le mois de juillet 1942, Benigna alla habiter avec ses quatre enfants mineurs dans le village où Sébastian et Valero travaillaient dans une propriété agricole, au hameau du Laca, à côté de Lannepax dans le département du Gers.

Peu de temps après, Juan fût engagé dans une propriété voisine de celle qui employait ses deux beaux-frères. Ils y restèrent jusqu’à la fin de la guerre. (Voir « Retour à Mézine et au hameau du Laca à Lannepax ».

C’est à Lannepax dans le département du Gers, que les familles Sanz et Uceda vécurent jusqu’à la fin de la guerre. Les circonstances les obligèrent à être ce que ne voulait pas Marcelino : des paysans. Ensuite Benigna, Valero, Juana, Anastasio Alicia se déplacèrent sur Toulouse.

Sebastian rencontra la belle catalane Angèle (Angélina, toujours vivante à ce jour) , originaire d’Elne dans les Pyrénées-Orientales. Ils se marièrent et dès la fin de la guerre émigrèrent dans le Roussillon, à Elne (à côté du camp d’Argelès). Ils s’installèrent comme maraîchers. Ils ont eu deux filles, Solange et Marie-Rose, qui à son tour à eu deux enfants, Jérôme et Karine (qui a fait une thèse de doctorat d’histoire sur…la Retirada). Ce furent des années de dur labeur, Sebastian était un des rares agriculteurs du secteur à employer des gitans Espagnols pendant la période des récoltes. A la fin des récoltes, c’est autour d’une belle cargolade, qu’adultes, enfants et petits-enfants se retrouvaient, la journée finissant par une bataille de tomates bien mûres que Sébastian avait gardées dans un bac.

Un jour, Sebastian, fit le voyage au camp de Mauthausen. Il en revint profondément marqué.

En 1955, Benigna accompagnée de sa fille Alicia, retourna dans sa maison d’Alcorisa (26 ans après l’avoir abandonnée). Depuis lors, et jusqu’à son décès à Madrid en octobre 1988, elle vécut des fois en France et des fois en Espagne.

Juan et Maria émigrèrent vers le Chili dans les années 1970.

Valero alla vivre du côté de Séville.

Juana, Lauro-Daniel, Sebastian et Anastasio resteront en France. Seul Sebastian deviendra agriculteur comme son père Marcelino.

Au bout de plus de deux ans de tracas administratifs, Benigna obtint la pension que le gouvernement Allemand devait payer à toutes les victimes du nazisme. Elle touchait également la pension de veuve de guerre octroyée par le Gouvernement Français. Ces sommes en firent une femme « riche », quand elle retourna dans son village d’Alcorisa. Elle dira souvent à ses enfants :

 » Misme muerto, vuestro padre sigue ayudandonos…. »

« Même mort, votre père continuer à nous aider…. »

****

Marcelino est mort en 1941

Benigna est morte en 1988

Juan est mort dans les années 1990

Maria est morte dans les années 2000

Sebastian est mort dans les années 1980

Valero est mort dans les années 2000

Lauro-Daniel est mort en 2019

Juana est toujours en vie

Alicia est toujours en vie

Anastasio est toujours en vie

****

Remerciements :

Un grand merci Anastasio et à Alban Sanz, son fils , qui ont mis à notre disposition leurs archives familiales, et ont ainsi permis de mieux comprendre cette page ne notre histoire et de l’histoire des Espagnols contraints à « l’exilio ».

Merci aussi à Rémy Valentin pour les recherches en allemand.

Association au pied du mur (2019 /2020)

au.pied.du.mur04@nullgmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *